On se figure à tort la pensée libertarienne comme une pensée anarchiste.
L'anarchie peut se définir comme l'absence de règles.
Or la société libertarienne se fonde au contraire sur des règles. Ainsi, la pensée libertarienne n'est pas incompatible avec l'idée qu'il y ait des règles, des lois, et même, pour les garantir, une forme d'autorité. Dans quelle mesure précisément, cela va dépendre des sensibilités.
Mais le point important pour les libertariens est celui-ci : il faut que ces règles soient les mêmes pour tous, et connues d'avance.
Prenons l'exemple du jeu d'échecs. Il contient des règles, et même des règles complexes. C'est ce qui en fait un jeu intéressant à jouer. Mais les règles sont les mêmes pour les deux joueurs, et ceux-ci, bien sûr, les ont apprises avant de jouer. Ce n'est que de cette manière qu'ils peuvent bâtir des stratégies, essayer de renverser l'autre.
Si un joueur a le pouvoir de changer les règles en cours de route, on ne joue plus aux échecs. On ne joue plus à rien, en fait. On est soumis à l'arbitraire d'un individu.
Le monde anglo-saxon appelle cela la Rule of Law, qu'on pourrait traduire littéralement par "règne de la loi", sauf que cette expression n'est pas très parlante. La loi est la même pour tous et connue d'avance. Ou pour le dire négativement, nul n'est au-dessus de la loi. C'est ce qui permet à chaque acteur économique de bâtir ses stratégies.
Le système socialiste n'est pas une Rule of Law. Dans le système socialiste, la loi est secondaire par rapport au problème de la répartition des richesses. Pour que la juste répartition des richesses soit atteinte, on n'hésite pas à créer des exceptions, changer ou contourner la loi.
Pour les libertariens au contraire, la justice réside dans la rigidité même de la loi. Les libertariens demandent à être traités de manière juste, c'est-à-dire selon des lois qui soient les mêmes pour tous et connues d'avance, sans pouvoir discrétionnaire.
D'ailleurs, les libertariens défendent la concurrence. Or celle-ci se fonde nécessairement sur un système de règles.
On croit à tort que "concurrence" veut dire "laisser-faire". Mais la concurrence est en réalité très difficile à organiser. Il faut empêcher que se forment des monopoles. Cette mission très délicate pourrait être celle de l'État ; malheureusement, celui-ci la délaisse, au profit d'autres missions dont on préférerait qu'il s'abstienne.